Un bruit d'huile bouillonnant dans une friteuse en pleine action me reveille doucement de ma lethargie, ma tete dodelinant de gauche a droite, dangereusement penchee vers l'avant, faisant peser tout son poids sur mes cervicales endolories, me faisant par la meme, regretter les 1400 cm3 de ma boite cranienne d'homo sapiens sapiens.
Les yeux mi-clos et encore sec, la bouche pateuse par l'inaction prolongee, je tente desesperement de faire connaitre a ma nuque d'autres lattitude benefique, inversant la gravite de ma tete et la faisant rouler avec autant de grace possible sur un cercle complet de 360 degre.
Elle est encore vissee sur mon cou, et je prend doucement conscience de mon environnement actuel.
Je suis assis, ce qui explique le choix cartesien de ma tete dans sa somnolente lourdeur.
J'admire ma "plongee vers l'avant" meme dans l'inactivite physique qui caracterise le sommeil, regrette mon manque de volonte pour garder un peu de salive necessaire a un reveil sans desagreable odeur de renferme...
Satoshi n'est pas loin et realise la replique japonaise de ma precedente posture, ce qui implique plus de reverence et plus d'humilite toute japonaise.
J'imagine quels malheureux pantins de bois nous avons fait durant ce laps de temps indefini ou notre tete devait dodelinee dans la meme direction a chaque virage du bus.
Car je suis dans un bus, derniere perception de ma conscience de moins en moins brumeuse.
Trois heures, c'est, d'apres ma montre, le laps de temps ou j'ai reagit en marionnette indecise, et personne ne prepare de frites, l'huile bouillonnant qui m'a doucement reveiller s'averant n'etre que la pluie battant contre les vitres du bus.
D'ailleurs, cette pluie ne fait que s'ecrasee au carreau dans un son mat et une violence accrue par la vitesse du vent et celle du car, elle s'incinue aussi a travers tout les interstices qu'elles trouvent, malheureusement en abondance, penetrant dans l'habitacle par le joint des vitres qui n'a d'etancheite que le nom! Je vais le rebaptiser pour la peine, ce joint est une "eponge", accumulant l'eau, qui degouline sur les parois pour se deverser en une cascade ruisselante vers le sol, formant un torrent furieux dans le couloir, et se terminant en cataracte sur les genoux du chauffeur.
J'en rajoute un peu pour la forme, mais je ne suis pas loin de la verite.
Le conducteur ouvre alors l'ecluse de temps a autre en faisant fonctionner le mecanisme de la porte d'entree des passagers, des qu'une visibilite plus clemente lui permet de lacher d'une main le volant pour appuyer sur le commutateur. le nil s'asseche alors provisoirement.
Ma tete reprend alors sa gravite d'origine pendant quelques secondes, avant que je puisse reprendre le controle.
La cause en est un coup de frein brutal, et non pas un brutal retour dans le sommeil.
Le coup de frein est accompagne d'un leger aqua-planning du bus, qui est suffisant pour reveiller les endormis et inquieter les reveilles.
Les phares qui se refletent sur l'arriere d'un camion a l'arret m'a permit d'admirer les qualites des freins, mais je n'avais rien demander!
Evidemment je bougonner sur les qualites "waterproof" des fenetres, mais je n'emmettais aucune objection sur d'autres parties de ce cher et tendre bus qui tiens tant a mon coeur, surtout lorsqu'il reste entier...
Je pourrais vous confier la marque du camion de devant, mais sa plaque d'immatriculation n'est pas visible. on est assez proche pour pouvoir lire le genre de panneau humoristique qu'on retrouve parfois sur l'arriere des semi-remorques francais, du style: "n'essayez pas de me lire et accepter d'etre analphabete sans etre une bille au volant..."
On est proche donc.
Tellement proche que l'arriere du camion empeche tout autre vision, comme celle d'un elephanteau tenant par la trompe la queue de sa maman, lorsqu'ils voyagent dans la savane du Kenya.
Mauvais exemple. on est pas sous le meme climat.
J'aurais mieux fait de parler de cachalot, puisque l'eau elle-meme nous cache la realite.
A l'exterieur, la nuit ne nous permet pas de comprendre autre chose qu'une position imprecise: au milieu de nulle part.
Pendant une vingtaine de minutes, nous restons immobiles, et je realise par le nombre de questions que je me pose que le coup de frein a bel et bien finit de me reveiller.
Ou sommes-nous? qu'est ce qui se passe? et qu'attends on nous?
Dans l'hypothese la plus plausible ou nous serions au milieu de nulle part et qu'un accident nous ai stoppe, je me demande pourquoi nous attendons patiemment.
Et si quelqu'un se vider simplement de son sang au milieu de la chaussee, 20m plus loin, gemissant faiblement "a l'aide" vers les phares du camion qui nous rend aveugle?
Scenario catastrophe certes, mais cela reste probable tant que personne n'est aller voir.
Apres quelques considerations de voisinages et tentatives de communication avec le chauffeur, je realise que je suis le seul a m'inquieter.
Je suis pourtant pas d'un naturel stresse, mais rester inactif dans une telle probabilite secoue ma conscience comme un shaker renfermant de la glace pilee, de la tequila, du jus d'orange et du sirop de grenadine, recette du "frozing sun"...
Bref,... malgre la pluie, je visse mon bonnet et demande a sortir. on me regarde avec des yeux ronds, on me fait comprendre que je vais me mouiller, merci pour l'info.
A defaut de "frozing sun", je me retrouve soudainement rafraichit par la pluie qui ne tarde pas a me tremper jusqu'aux os.
Arme de ma lampe torche, j'avance prudemment sur la pente glissante de la route, qui s'est transformee en torrent. plus besoin d'etre dans le couloir du bus pour se mouiller les pieds, donc...
Je depasse le camion, puis un deuxieme, et un troisieme.
On est sur une autoroute de poids-lourds.
Des lumieres, melange de phares et de lampes-torches, me permettent d'apercevoir une remorque de camion renversee sur la chaussee.
J'entame le virage a l'origine du carnage.
La tole est defoncee et la bache volette a l'air libre, comme la voile d'un bateau coupant au vent.
Je me dirige vers l'avant en prenant soin d'eviter quelques marchandises eparses, eventrees par le choc.
Je m'inquiete de la suite: la remorque est vraiment en piteux etat.
Des policiers sont presents, d'ou les lampes-torches, mais ils semblent debordes par le flot incongru de personnes qui sortent de tout cote de la remorque, comme des rats quittant le navire, emportant avec eux ce qu'ils peuvent de la marchandise, s'egaillant dans l'obscurite jusqu'a disparaitre totalement...
Le conducteur est en vie, et il discute violemment avec un agent de police. un autre hurle dans la radio de sa moto, en eclairant l'objet de tant de convoitise.
Ma curiosite est assez trempee de satisfaction pour que je reprenne le chemin du bus.
On m'ouvre la porte et m'accueille avec des regards interrogateurs... je me retiens de leur repondre de soulager leur soudaine curiosite par un sejour prolonge sous cette douche froide ou bien de me payer des vetements secs et une serviette, pour les informer de la situation et reprendre ma place sous un "shploc!" caracteristique.